Lire entre les lignes de la rue

Publié le par Thulip


Il y a deux ans, alors que je venais de terminer mon année universitaire et en attendant la rentrée pour en recommencer une autre, je m’ennuyais dans mon petit appartement. J’ai eu l’idée d’aller proposer mes services à une association caritative en faveur des démunis. Je n’ai pu y participer que quelques mois, mais depuis je ne vois plus ma ville de la même manière.

J
habite en plein centre ville et mon unique fenêtre donne sur une place animée de jour comme de nuit.


Un regard non averti y voit des personnes de tous âges, discuter, s’amuser, manger durant leur pause midi, flirter, s’embrasser et faire des batailles d’eau à côté de la fontaine (je vous déconseille d'en faire autant, car on ne s'imagine pas à quoi une fontaine peut servir en 24 heures...).

 


Strasbourg, autour de la place Saint Etienne et de sa cathédrale. Image obtenue avec Google Earth.


A présent j’y vois tout cela, mais je vois aussi les personnes qui n’ont nulle part où aller et qui attendent l’ouverture de l’association, trois fois par semaine : provisions pour repas chaud (ceux qui ont un logement avec un équipement pour cuisiner), pour repas froid (ceux qui n’ont rien pour cuisiner ou qui sont à la rue tout simplement), tickets de douche, de bus, de train, pour faire des photos d’identité, vêtements, savons, serviettes hygiéniques, couches culottes et laits pour bébé, etc…

Elles vous côtoient et vous ne les voyez pas nécessairement. Elles attendent. Ce sont des hommes et des femmes de tous âges, toutes origines et tous milieux sociaux confondus, ce sont également des enfants, des bébés.

 

Lorsque l’on recevait des personnes, il fallait parfois trouver un traducteur dans les 5 minutes, en russe, en polonais. Parfois il n’y en avait pas et il fallait faire avec. Lorsque le dialogue est possible, on parle du parcours de la personne. Je ne sais pas combien d’impacts de balle et de cicatrices de torture j’ai vu durant cet été (ça parle plus que les mots). Je ne m’en doutais pas car cela ne se voit que sous un tee-shirt. Des exilés politiques que la France ne voulait pas reconnaître, préférant y voir des réfugiés clandestins ayant pour seule motivation, la motivation économique, c’est plus simple de dire non (mais on peut mourir sous les balles comme on peut mourir de faim et de froid). Et grâce à l’espace Schengen, lorsqu’un pays de l’Union dit non, tous les autres aussi.

 

Personne ne sait que le gars qui porte un tee-shirt de marque (donné par l’association grâce aux dons des sympathisants) à côté de vous a échappé à la mort dans son pays. Il n’a pas le droit de travailler, il ne peut pas demander d’aide (si ce n’est celle des associations qui croulent sous les demandes), il ne peut pas se loger, il ne peut pas faire ses démarches correctement car la préfecture exige une adresse postale (que les associations peinent à fournir en nombre suffisant) et il risque d’être renvoyé chez ses oppresseurs car il né dans la mauvaise minorité ou ethnie.

 

Il y a aussi les personnes en situation de précarité. J’ai reçu un couple qui risquait de se retrouver à la rue. Pourtant monsieur avait un emploi payé au SMIC depuis quelques mois et Madame avait des allocations chômage. Mais ils ont eu la mauvaise idée de se marier. Du coup les allocations chômage avaient été suspendues car il a fallu 2 mois à l’administration pour faire les changements dans le dossier de l’allocataire. Un dossier perdu, mal traité, etc… Un loyer pas payé, des dettes d’avant quand Monsieur cherchait du travail, pas de famille pour aider. La rue n’est pas loin.

 

Cette famille venue de l’Est avec trois enfants dont un bébé qui vivait dans leur voiture depuis 3 mois.

 

Cette demandeuse d’asile enceinte de 8 mois que l’administration avait convoqué à 500 km de là et qui ne savait pas comment s’y rendre. Il vaut mieux éviter de frauder le train quand on veut des papiers. Il vaut mieux éviter le stop quand on est enceinte de 8 mois.

 

Cet homme qui ne parlait que le russe. Je n’ai pas trouvé d’interprète ce jour-là, alors je me suis levée de mon bureau, je lui ai fait signe de me suivre et je l’ai emmené à travers la ville pour l’aider à faire ses démarches administratives du jour. Il m’a remercié d’un beau sourire, on s’est fait au revoir à l’aide de signes et je ne l’ai pas revu.

 

Cet homme apatride depuis plus de 10 ans en France. La Russie ne voulait pas de lui, la France le tolérait mais il ne pourra jamais construire sa vie, travailler, etc, tant que l’administration ne bougera pas. Apparemment ce n’était pas à l’ordre du jour. Il parlait un français parfait, semblait cultivé, je ne sais pas ce qu’il est devenu. Je n’ai pas tout compris dans son parcours, il lui aurait fallu trois heures pour me l’expliquer. A mon avis, il était las des explications.

 

Des exemples comme ceux-ci, des parcours individuels qui se ressemblent et ne se ressemblent pas, je peux en citer beaucoup encore. L’association a son siège à une rue depuis la place que je vois. Je vois des collégiens, des lycéens, des amoureux de tous âges, des enfants qui jouent, le dimanche des gens habillés chez Cyrillus (ça change des lycéennes en string la semaine) vont à la messe,  et puis je les vois eux, car ils restent plus longtemps assis sur les bancs que les autres, quand il fait chaud et quand il fait froid, car je sais que dans leurs petits sacs, il y a toute leur vie.

 

Ouvrez les yeux, parfois la lumière fait mal, car si la caverne est confortable et rassurante, il faut en sortir : la vérité n’est pas ailleurs, elle est devant vous.

Croyez-vous que je regrette un seul instant de ne plus voir la rue comme avant ?


Edit : cliquez ici pour en savoir plus, cf. les commentaires qui suivent.
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T
@ Sophie : merci de ta visite et pour ton compliment. Mais je souhaite préciser que j'ai eu l'idée de cet article en regardant par ma fenêtre alors que je me demandais sur quoi j'avais envie d'écrire.Mes pensées se sont mises à vagabonder et à regarder du côté de la place, et je me suis dit que je pouvais raconter ce qui me venait si souvent à l'esprit à la vue des passants et des errants. Je n'avais pas d'autres prétentions que  d'attirer le regard de mes lecteurs au-dehors, dans les rues qui leur sont familières, en parlant de l'expérience qui m'a permis de voir les choses différemment. A vous de voir ;)
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S
merci Thulip, ça fait du bien de voir des gens qui s'engagent.
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T
@Fred : très belle et pertinente citation, j'avoue que je ne connaissais pas (mais ça m'a permis de me renseigner !).
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F
...(J'ai oublié l'essentiel lors de mon commentaire) excellent post thulip qui me réconforte dans le fait que ce pays n'est pas constitué de gens dont les sentiments se seraient envolés passé le stade de l'enfance.Merci pour eux, merci pour nous.
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F
« Evidemment, nous devons prendre le monde tel qu’il est, car s’il n’est pas en notre pouvoir de le changer à notre gré, nous pouvons y vivre en le regardant sous un angle différent, en changeant d’attitude envers lui. »SWÂMI RÂMDÂS
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