Punir les pauvres

Publié le par Thulip

Jai décidé de vous parler ce livre, publié en 2004,  parce que bien qu’il s’agisse principalement d'une étude sur ce qu’il se passe dans le traitement de la pauvreté par le biais d’une politique carcérale aux Etats-Unis, cet ouvrage nous éclaire sur le tournant que nous connaissons de plus en plus en Europe. Nous pourrions par ailleurs ajouter à l’équation pauvre = délinquance, celle-ci : immigré = pauvre = délinquant (cf. mon article sur les conclusions du Center for Global Development et la politique française sur ce point).



Là vous voyez tout de suite à qui je veux faire allusion actuellement. Le souci c’est que le petit Nicolas n’est pas seul et qu’il ne nous a pas inventé ça tout seul comme un grand. L’équation est par ailleurs loin d’être neuve en France, si l’on repense au traitement de la misère au 19ème siècle : le tournant paternaliste qui visait à prendre en charge les pauvres (la classe ouvrière à l’époque) a vu un développement de l’urbanisme et de l’hygiénisme, qui était loin d’être aussi humaniste que ce que l’on a bien voulu en dire.

L’auteur, Loïc Wacquant, est professeur de sociologie, il a écrit d’autres ouvrages  tournant autour de la même problématique.

 

Voici quelques éclairages de ce livre, je ne compte pas vous les donner tous, mais j’espère vous inciter à lire ce livre. L’auteur commence très fort :

« La geste sécuritaire qui a surgi subitement à la fin du XX° siècle sur la scène politique des pays de l’Union européenne, au premier rang desquels la France, après avoir envahi l’espace public des Etats-Unis auparavant, présente plusieurs caractéristiques qui l’apparentent étroitement à la geste pornographique, telle que l’on décrite avec précision ses analystes féministes. Tout d’abord, elle est conçue et exécutée non pas pour elle-même mais dans le but exprès d’être exhibée et vue, scrutée, reluquée : il s’agit en priorité absolue de faire du spectacle, au sens propre du terme. Pour cela, la parole et l’action sécuritaires doivent être méthodiquement mises en scènes, exagérées (que l’on pense aux déclarations fracassantes et scandaleuses de Nicolas Sarkozy – il n’y pas que lui - ) , dramatisées, ritualisées même. Ce qui explique que, comme les ébats charnels planifiés qui peuplent les films pornographiques, elles soient extraordinairement répétitives, mécaniques et donc éminemment prévisibles. »

Ce livre est une véritable étude au sens universitaire du terme, mais il ne mâche pas ses mots. Soyez-en prévenus.

La rhétorique néo-libérale sécuritaire qui conduit à une politique de l’enfermement, et de la pénalisation à l’extrême, présente différentes déclinaisons en fonction des pays mais elle a tout de même des traits communs :

1. La tolérance 0 : à l’égard des crimes qualifiés comme à l’égard des « incivilités » (j’espère que cela vous rappelle quelque chose), c’est la théorie de la vitre cassée (ou plus communément de l’adage : "qui vole un bœuf" – qui insulte un ministre – "vole un œuf" – finit devant le juge parce que c’est un criminel en puissance : la prévention selon l’idéal néo-sécuritaire). De cette posture, tout un arsenal policier et judiciaire se met en place et se trouve de facto justifié : partenariat école-police-justice, surveillance vidéo, traitement judiciaire en temps réel, réforme de la garde-à-vue, multiplication des formes de détention (centres pour les immigrés…) : j’espère que cela vous rappelle quelque chose, là ?

2. Cette politique est portée par un discours alarmiste sur l’insécurité : encore une impression de déjà vu, non ? Faites un tour sur Fox News puis allez sur TF1 : on est à peine plus gentils, mais on est beaucoup plus pernicieux aussi… Mises en scènes ultra médiatisées de bagarres d’écoles, de vandalisme dans les cages d’escalier (celles qui puent selon Jacques Chirac), émeutes des grands ensembles à l’abandon. Je ne dis pas qu’il ne faut pas en parler, ce que je décrie c’est la manière de le faire.

3. Stigmatisation des chômeurs, des mendiants, des immigrés, « désignés comme les vecteurs  naturels d’une pandémie d’atteintes mineures qui empoisonnent la vie quotidienne et de violences urbaines qui frôlent le chaos collectif ».

4. Conséquence : les mesures de réinsertion dans le milieu carcéral disparaît au profit d’une gestion comptable des flux carcéraux (vu la surpopulation en France, on peut mieux faire de ce côté-là), débouchant à terme sur une privatisation des services (Nous n’y sommes pas encore, mais la prison aux Etats-Unis est une véritable aubaine financière).

 

Ne croyez pas que le petit Nicolas soit un phénomène isolé : tous les partis de gauche (je parle de celle qui gouverne, mais de celle qui milite et fait 2 % aux élections) en Europe ou presque se sont convertis à cette nouvelle philosophie : et oui, le phénomène du traitement des pauvres par la criminalisation n’est certes pas nouveau, mais cette fois, c’est vraiment inquiétant car tout le monde s’y met. Il faut dire que les média ont bien plus de poids aujourd’hui qu’il y a plus d’un siècle.

On ne traite plus la pauvreté et la délinquance par une explication sociale (pauvreté, échec scolaire, chômage des parents, logements insalubres, difficultés en tous genres…) mais par une explication mettant en oeuvrant la responsabilité individuelle du pauvre : s’il est pauvre, c’est de sa faute. S’il est au chômage, c’est de sa faute : il est paresseux et veut profiter des allocations. Combien de chômeurs se sont vu jetés au du système des allocations chômage, combien (quand ils y ont droit) ont été propulsés vers celui de l’assistance sociale (RMI) : et encore s’il n’élève pas bien ses enfants, on espère pouvoir lui supprimer ces allocations là aussi. S’il ne trouve pas de travail, c’est qu’il ne veut pas en trouver. Si ces gamins sont en échec scolaire et font des bêtises, c’est parce qu’il a fait des enfants pour les allocs et qu’il ne veut pas s’en occuper : une seule solution, punir les mineurs, les enfermer et sucrer les allocs. Les mendiants qui tendent la main : ça fait désordre, la France n’est pas comme ça, allez tendre la main ailleurs, sinon on vous enferme (vu à Strasbourg plusieurs fois dans les quartiers commerçants et touristiques).

 

Je suis frustrée de devoir arrêter là mes commentaires. J’espère au moins vous avoir donné envie de lire ce livre. Peut-être reviendrai-je dessus pour éclairer ponctuellement d’autres articles. Mais si je devais continuer, je serai encore plus longue que le livre lui-même tellement il y a à dire, tellement il se trouve que depuis deux ans, ses analyses sont justes. Tout ce que j’ai envie de vous dire, c’est : ne vous laissez pas endormir par le discours politico-médiatique ambiant, méfiez-vous même de celui d’experts à la solde des politiques, tout ceci est à haute teneur contagieuse. Ne l’oubliez pas, lorsque l’on entendra les discours des candidats aux élections, lorsque l’on nous parlera d’enfermer les petits délinquants dans des écoles militaires ou de les renvoyer par charter : comme si tous les problèmes de la France étaient ainsi résolu, comme si la France vivait seule sur sa planète…

Sincèrement, vous croyez qu’enfermer les pauvres, c’est un traitement de la pauvreté efficace (les chiffres des prisons américaines sont éloquents :  si vous êtes un homme afro-américain et que vous faites partie des classes populaires, vous avez une chance sur deux de connaître la prison avant même d’avoir goûté à votre premier biberon. Je n'ai pas les chiffres français, mais je suis sûre qu'ils seraient édifiants aussi) ? Non, moi je crois que c’est une manière de justifier son mandat électoral. J’ai envie que mes enfants n’aient pas peur de la vie, que la société les protège et les fasse s’épanouir, pas que l’on stigmatise 80% de la planète, parce que mes enfants, ils pourraient bien en faire partie, si on ne trouve pas de solutions réelles et si l’on se contente de voter pour de tels discours et de telles actions.

Toi, lecteur ou lectrice qui est arrivé(e) ici, merci de m’avoir lue.

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T
@ Pomme : Je ne sais pas si je suis "neutre", cela dit merci pour tes compliments :-) En fait pour moi la neutralité n'est pas synonyme de qualité, c'est juste un passe-droit pour parler, que les certains médias te mettent sous le nez alors qu'ils ne sont pas du tout neutres : être honnête, ce n'est pas être neutre, c'est afficher clairement la couleur. Oui, moi aussi je trouve qu'Internet est un outil formidable pour ça et qui plus est cela permet à des gens qui n'auraient jamais dû se rencontrer d'échanger. C'est pour cela que je n'ai jamais voulu devenir journaliste, je serais devenue folle de ne pas pouvoir publier ce type d'articles !!! @ Odile : J'espère dans ce cas avoir crée une première opportunité sur ce sujet-là, car je n'ai fait que l'aborder (lis le livre !!! :p). Il est vrai que les sujets ne manquent pas, surtout si on élargit sa toile à Internet. Pour la peine de mort, il faudrait demander à ton ami ce qu'il pense des erreurs judiciaires... Non, parce que c'est vite arrivé, surtout si tu condamnes à mort pour le moindre vol : ça fait beaucoup de procès et donc des enquêtes soit couteûses à la collectivité si on veut être sûr de ne pas tuer d'innocents, soit de nombreuses "erreurs" si on n'enquête pas plus que cela parce que cela coûte trop cher. Par ailleurs, vérifier la provenance de ses chiffres de basse criminalité en Chine : ne serait-ce pas de la propagande ? Regarde ce que l'on fait en France avec les chiffres du chômage, tu crois qu'ils auraient plus de scrupules : encore moins car c'est bien plus embêtant d'être taxé d'Etat meurtrier que d'Etat bonimenteur. Enfin lui demander pour qui il se prend lui, pour avoir le droit de vie ou de mort sur ses concitoyens ? Il y a aussi quelques films à lui faire voir... Désolée pour ton ami, je crois qu'il serait passé à la moulinette avec moi... ;-p Mais tu vois, tu dis ne pas maîtriser certains sujets (comme tout le monde), mais c'est justement lors de discussions avec des personnes dont tu ne partages pas l'opinion que tu peux commencer à te renseigner, à trouver des informations qui seront tes arguments. Ne pas hésiter à revenir à la charge : "ah au fait, tu disais quoi sur la peine de mort ? Non, parce que j'ai un truc à t'apprendre..."
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O
J'avoue que je ne sais trop quoi en penser. Je ne me suis pas suffisamment penchée sur le sujet, mais ce serait l'occasion d'aller me renseigner plus avant. Faut dire que les sujets ne manquent pas, alors on les aborde parfois un peu comme ils viennent, selon les opportunités.Tout ce que je peux en dire, c'est que Sarko (et les autres, comme tu dis, ne sont pas mieux pour autant) ne m'insipire pas confiance, et pas seulement à ce niveau-là ... J'ai l'impression que, plus que le fait d'une simple personne, c'est vraiment un état d'esprit, un mouvement généralisé ... et que certaines choses sont tellement répétées, que l'on finit par ne même plus s'apercevoir qu'elles se sont insidieusement imiscées dans nos pensée ... À moins d'être vigilant sur le sujet, comme tu peux l'être à ce propos. Il en faut, des gens particulièrement vigilants et alertes dans divers domaines, qui puissent parler des sujets en apportant leurs connaissances aux autres.La difficulté, je pense, c'est celle de la juste mesure. Ne pas faire d'amalgames, mais ne pas être complètement laxiste non plus. Etablir une juste mesure, je crois que c'est vraiment pas gagné ...Quand je pense qu'un copain disait il y a quelques jours qu'il fallait rétablir la peine de mort en France, parce qu'en Chine, au moins, les gens se tiennent à carreau (aucun vol, apparemment, vu que le moindre écart = peine de mort directement ...). J'en ai eu la chair de poule, mais j'avais du mal à avoir du répondant à ce sujet ... C'est toute la difficulté de ne pas vraiment bien maîtriser toute la profondeur et les enjeux d'un sujet ... Enfin, je crois, il m'a semblé ...
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P
Oh non ne sois pas désolée Thulip ! Ces sentiments négatifs existent déjà en moi, mais je n'ai pas ton talent pour en parler de façon si argumentée et neutre. Je suis très admirative du fait que tu arrives à traiter de ce genre de sujets de cette manière ; c'est aussi pour ça qu'internet est un outil formidable, pour créer ce débat, et tout au moins appeler à la vigilance, comme tu le dis si justement. Evidemment les médias "traditionnels" ne relayent pas ou peu ce genre d'initiatives, ça menacerait trop leur emprise... raison de plus pour créer le débat autour de soi, et je ne m'en prive pas, sois-en sûre ;-)
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T
@ Fred : morte de rire pour ta citation, je ne sais pas comment tu les retiens toutes pour sortir la plus à propos à chaque situation, mais tu as du talent ! Et oui : tu n'as plus d'excuses ;-)Comment faire des complexes face à la classe politique : elle est sensée être l'élite (tradition énarquiste), mais nous nous apercevons que notre quotidien va de plus en plus mal ! Si on gratte le vernis, on se rend compte que certaines décisions ne se font pas pour le bien collectif mais en dépit du bon sens. Je ne les prends pas pour des idiots (enfin pas tout à fait), mais il n'empêche que je me sens de plus en plus qualifiée pour donner mon avis, quand je vois que nous sommes gouvernés par les intérêts particuliers et la bêtise.
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T
@ Pomme : Etant tous concernés par les décisions politiques, nous sommes tous compétents pour en parler. Tu es donc cordialement invitée à le faire et je vois que tu l'as fait, aussi je suis ravie de pouvoir te répondre. Et il me semble que tu cernes tout à fait le nerf de la guerre : stigmatiser, faire peur, c'est une méthode que l'on sait utiliser depuis, oh oui, au moins le Moyen-Âge !Je suis sincèrement désolée si mon article a fait naître en toi autant de sentiments négatifs : en fait, comme souvent dans mes articles, ma prétention est d'ouvrir un débat ou d'appeler à la vigilance. J'ai bien l'impression que nos opinions se rejoignent sur le sujet et que je ne t'apprend rien, aussi je sais que tu sauras bien réagir et créer le débat autour de toi, à ton tour ;-)@ Sycophante ;-)@ Dragibus : Il est devenu plus facile aux politiques dits de gouvernement (PS, UMP et UDF) de proposer une solution à court terme à la pauvreté que d'en trouver une à la précarité et au chômage. Ca leur évite d'avoir à prendre de vraies mesures contre la précarité et le chômage (oh, il a bien quelques réformes, mais mise à part le cas des droits au chomage, elles se ressemblent étrangement depuis 20 ans au moins). Et tant que ces gens-là seront réélus, on peut être sûrs qu'ils exploiteront le filon jusqu'au bout. Moi ce qui me fait peur, c'est de savoir jusqu'où il faudra qu'on aille pour qu'ils s'arrêtent et quels seront les dégâts dans la société, quand les gens auront appris à stigmatiser les autres mais certainement pas à vivre ensemble en cherchant des solutions pour tous.
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