Manger n'est pas un acte anodin.
Vous vous souvenez peut-être que j’avais abordé le mouvement Slow Food avec un article intitulé « Prendre du plaisir en mangeant, l’arme anti-bourrelets » il y a quelques temps déjà. Quelle ne fut pas ma surprise, agréable je dois l’avouer, lorsque j’ai lu cet article dans Le Monde Diplomatique de ce mois-ci, qui nous apporte quelques éclaircissements supplémentaires sur le sujet : Carlo Petrini nous explique en préambule qu’il s’agit de « sortir la gastronomie de son enfermement mondain et sybaritique* » et de lui « restituer ses valeurs culturelles et écologiques ».
En effet, manger n'est pas un acte anodin comme on veut bien nous le faire croire. C'est pour certaines personnes un luxe, mais c'est également une manière de se positionner dans le monde.
Légende : Asperges, Edouard Manet, 1880.
Pour résumer l’esprit de cet article, exiger de bien manger en respectant tout autant l’équilibre physiologique et la santé de l’Homme que celui de la planète, c’est un acte politique car c’est « un outil politique d’affirmation des identités culturelles, et un projet de confrontation avec la mondialisation en cours », ce qui n’est apparemment bien compris par les militants de gauche qui voient ce mouvement comme de « l’épicurisme dégénéré ». Sans doute n’ont-ils pas pris ces « paysans » du monde au sérieux : d'une part, les profils des quelques 100.000 adhérents sont très différents, et par ailleurs, mépriser ces gens sous prétexte que ce sont des « paysans » est non seulement tout à fait déplacé et mais également suicidaire : on mange tous, non ? Alors autant les écouter et s’intéresser à nos assiettes, qu’en dites-vous ?
Si dans certains pays développés, l’activité tournant autour de l’agriculture et de la production des aliments tourne autour de 2% seulement c’est parce que l’on ne cherche pas à produire des aliments respectueux de l’Homme et de la Planète, mais des aliments commercialisables. Je le disais déjà, les conséquences sur l’environnement et la biodiversité sont désastreux, notre alimentation s’est appauvrie car si pour du jambon, nous avons l'impression d'avoir un choix parmi toutes les marques et les recettes disponibles au supermarché, il faut savoir que pour 98% de cette production, il y a une seule race de cochon derrière (or il y en a, il y en avait, beaucoup, de races de cochons avant). Ceci pour l’exemple (je détaille un peu plus dans l’article précédent). L’affaire de la Vache Folle rappelle sans doute à beaucoup d’entre nous cette problématique, mais nous pourrions citer bien d’autres exemples : l’impact du Fast Food sur la santé par exemple (si vous n’avez pas vu Super Size Me, je vous le conseille).
Cette diversité n’est pas seulement garante de notre santé, mais également de la diversité culturelle, ainsi que de l’économie des différents endroits du monde : nous avons mis beaucoup de temps à développer une science du savoir se nourrir et de produire la nourriture, il est regrettable de l’oublier, surtout si cela va à l’encontre de notre santé et de celle de la nature, non ?
Voici quelques évènements ayant eu lieu autour de la problématique, qui nous le voyons, n’est pas que de bien manger, mais aussi mieux produire et mieux vivre, respecter les différences et les savoir-faire de chacun (tout un programme face à la mondialisation. Attention je ne suis pas en train de critiquer la mondialisation, elle est ce qu’elle est : mais autant conjuguer nos différences et nos forces pour en faire quelque chose de meilleur pour tous, autant réfléchir à l’échelle mondiale pour notre santé et celle de la nature, non ?) :
Un petit lien Miam ! Le salon du goût de Turin.
Nourrir la matière grise avec la création de la première Université des Sciences Gastronomiques en Italie (Pollenzo et Colorno).
Et Slow Food en France ? C’est ici !
Se réunir avec Terra Madre (5000 personnes à Turin en octobre 2004) : prochain rendez-vous du 24 au 26 octobre 2006 à Turin. A l’ordre du jour de cette réunion, affirmer le droit à la souveraineté alimentaire et à la liberté de faire son propre travail. Elle regroupera comme la précédente des paysans, des pêcheurs, des nomades et des artisans, (en 2004 : 1200 communautés de l’alimentation de 130 pays du monde étaient présentes). Elle réunira également des universitaires spécialistes de la question, des chefs de cuisine, ainsi que des consommateurs : « manger est un acte agricole » nous dit Wendell Berry, poète paysan du Kentucky.
Vouloir bien manger n’est pas comme le disent les détracteurs un mouvement épicurien lié à « la décadence bourgeoise », c’est sans doute une opportunité réelle de se réunir à l’échelle mondiale et de faire marcher la démocratie à grands pas.
Moi ça m’a donné envie d’aller à Turin en octobre : j’ai faim ! (il y a encore des places de libre pour les ateliers, dépêchez-vous !).
* Ben oui, j'ai cherché dans le dico ce que Carlo voulait dire par là : alors un sybarite désigne une personne qui mème une vie molle et volupteuse (contraire : ascète) selon dictionnaire Hachette.