Le touriste client, le client roi, et ses sujets.

Publié le par Thulip

Dans mon article sur le tourisme équitable, je dénonçais notamment l’attitude des touristes-clients qui consiste à penser la chose suivante : j’ai payé mon voyage, le client est roi, je suis un roi.

Mais je n’avais pas abordé la question du tourisme sexuel, ce que je me propose de faire à la faveur d’un article de Franck Michel dans Le Monde Diplomatique de ce mois-ci, « Vers un tourisme sexuel de masse ? ».

En effet, le tourisme sexuel découle presque naturellement du tourisme tout court. Nous avons tous en tête le cliché de l’occidental dans la cinquantaine, Allemand ou Nord-américain de préférence, en quête d’une jeune Thaïlandaise. Apparemment le profil du touriste client sexuel se diversifie, il est de plus en plus jeune. Par ailleurs, les femmes occidentales s’y mettent également : à Goa, en Inde, en Jamaïque et en Gambie.

La théorie de cet article et des ouvrages sur lesquels il s’appuie me semble intéressante pour expliquer ce phénomène :

- Tout d’abord le fait de s’offusquer vis-à-vis du tourisme sexuel en direction des enfants : c’est vrai que c’est particulièrement horrible, mais celui en direction des adultes aussi (surtout qu’en général, ils n’ont pas attendu 18 ou 21 ans pour obtenir une carte professionnelle). Cela conduit à une indulgence vis-à-vis de la prostitution en soi et de ses clients.

- Ensuite l’argument selon lequel cela permet à des pauvres de s’en sortir (le mythe de call-girl de luxe qui aime ça).

- La pornographie : il y a un lien évident entre « la prostitution qui n’est que la traduction pratique de ce que la pornographie propose. Les deux univers s’accordant pour instrumentaliser les êtres humains et industrialiser les corps ». Tout le monde connaît la pornographie, même votre enfant de 10 ans a déjà vu des annonces publicitaires la vantant.

- La violence sexuelle : tout le monde la connaît, au moins à travers le prisme médiatique du porno chic, mis en valeur dernièrement par certaines marques commerciales au travers de leurs campagnes de pub, qui est « un paradoxe et une confusion tout à l’image de notre culture du porno chic et soft qui célèbre la domination du mâle à l’heure où sa virilité paraît moins assumée. »

 

Tout le monde sait qu’à l’autre bout du monde, le touriste s’autorise des écarts de conduite impensables dans son pays d’origine. Pas forcément en rapport avec le sexe d’ailleurs. Mais cet état d’esprit facilite ce passage du client roi au client sexuel. Il est si facile de draguer une jeune vendeuse de bibelots, de lui offrir un verre, de proposer de lui acheter tous ses bibelots si elle accepte de lui servir de guide pour une journée, une nuit, une semaine, et de ne pas se demander ni son âge, ni rien en fait : il suffit de payer. L’argent déresponsabilise. Le pouvoir économique est sans commune mesure avec la pauvreté de ces pays, c’est si simple, pour ce modeste employé occidental, de se sentir roi, fort, puissant, avec quelques euros ou dollars. Et magnanime en plus, grâce à lui, la petite pourra aller à l’école, n’est ce pas ?

 

Je ne parle même pas des blancs expatriés dans les pays pauvres (et je ne parle pas de tous !), mais si vous connaissez un peu cet univers, vous saurez de quoi je parle : la beauté exotique, les cadeaux qu’elle demande et qu’on lui fait, …

 

Tout le monde a en tête des films ou des romans nous vantant la prostitution de luxe, le généreux client qui devient amoureux fou et offre de belles robes à sa princesse en location, je n’ai pas besoin d’insister sur les clichés dans lesquels nous baignons depuis des années. Idem, le mythe de la prostituée nymphomane, on connaît tous. Vous connaissez celui des étudiantes qui veulent connaître la vie avant de devenir des dames convenables ? Moi je connais, cela se passe jusque dans les toilettes de ma fac. Oui, c’est sûr c’est uniquement pour le goût de la luxure, le prix d’une année universitaire et les critères d’obtention d’une bourse ou la difficulté de cumuler job et étude n’y sont pour rien.

Vous, parents, vous mettez en garde vos enfants contre les messieurs inconnus qui viennent leur offrir des bonbons. Vous faites bien. L’enfant est confiant, l’enfant dans le besoin est coopérant. Ne faites pas de distinguo entre prostitution de l’enfant et de l’adulte : les deux sont liées, et parfois l’apprentissage commence tôt.

J’ai connu une jeune Bulgare (19 ans), battue par son mari dans son pays, à qui un ami a proposé de devenir serveuse dans son restaurant en France, à Strasbourg. Elle ne parlait qu’un dialecte, était quasi illettrée, on lui avait pris ses papiers, elle a été mise sur le trottoir de force et avait autant peur de son proxénète que de rentrer dans son pays et de retrouver son mari violent et alcoolique. Comment a-t-elle eu le courage d’aborder un passant dont elle venait de comprendre la langue pour lui demander de l’aide ? Par quel miracle ce passant l’a-t-il prise en pitié sans vouloir abuser de sa détresse et connaissait-il cette association oeuvrant contre la prostitution ? Ca c’est la bonne partie de l’histoire que je connais, le reste, après avoir été hébergée dans une famille d’accueil (c’est comme ça que je l’ai connue), est de se soumettre aux autorités françaises qui l’ont renvoyée dans son pays. Nous n’avons pas de nouvelles.

 

Arrêtons l’hypocrisie. Tout se marchande, même l’humanitaire. Le sexe est un commerce  parmi d’autres, (on parle aujourd’hui d’industrie du sexe comme l’on parle d’industrie du tourisme), ancré dans notre civilisation, commerciale et patriarcale. Et quand la femme se libère, elle veut dominer comme les hommes.

Ouvrons les yeux, il n’y a pas d’autres manières pour faire changer les choses. Ne dites pas à vos enfants que la pornographie c’est un truc réservé aux adultes consentants, dites leur que c’est le premier pas vers l’exploitation de l’homme par l’homme, la commercialisation de ce qui ne devrait pas se vendre.

Voilà, finalement j’ai dit ce que je pensais de la pornographie alors que je m’étais abstenue dans cet article (et que je n’aurai pas dû). N’y voyez rien de moraliste là-dedans, je ne dénonce pas les jeux sexuels, mais leur marchandisation et notre société malade qui se soigne avec de l’argent et du pouvoir.

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T
@ Jacques Benoît : Merci pour ce commentaire. Je suis persuadée que personne ne doute ici que l'enfant est la victime et l'adulte, celui qui mène le jeu.
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J
C'est l'adulte qui mène le jeu, jamais l'enfant ! <br />
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T
@ Isma : Ce que tu me décris se passe de commentaires, j'ose à peine croire que les femmes reproduisent ce contre quoi elles ont lutté. Et pourtant,...@ Fred : Merci, pour ton compliment et pour ta citation très juste.
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F
Très bel article. Très beau coup de gueule. Perso je n'ajouterai que ça :« Le monde que nous avons créé est le résultat de notre niveau de réflexion, mais les problèmes qu'il engendre ne sauraient être résolus à ce même niveau. »Merci Thulip.
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I
concernant les femmes clientes, j'avais constaté le phénomène sur uen plage au maroc... ça m'avait rendu malade de voir le petit manège de ces jeunes mecs et de ces nanas européennes,  plus ou moins jeunes (tous les ages en fait...) . A replacer dans le contexte local, les femmes marocaines, sur cette plage-là, se baignant souvent en djellaba... et là, on se dit qu'on est mal partis pour calmer les extrèmismes... <br />  
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