Qui suis-je ?
Certains diront que je suis une blanche, d’autres une française (sous entendu de « pure souche », ce qui doit être très rare, il faut remonter à quelle génération pour y avoir droit ?), d’autres une alsacienne d’adoption (mon père est alsacien, mais pas ma mère), d’autres une femme (là ça fait moins de doute, mais j’ai dû mal à me reconnaître parmi toutes les femmes du monde voyez-vous, donc le spectre est trop large), d’autres une nullipare (mon gynécologue et ma belle-mère surtout).
Est-ce que je me définis « blanche » ou « nullipare » ou comme « femme » : oui, puisque je le suis, mais pas seulement, et donc non, ce serait une erreur réductrice de me définir ainsi. En fait, je suis pleins de choses à la fois : je suis une femme, nullipare, trentenaire, occidentale, bonne cavalière, française (sur les papiers, le visage, ou généalogiquement : dans ce dernier cas, on va être nombreux ne pas entrer dans ce critère, ma grand-mère était italienne), conductrice de quad, qui a un bac +5, une CSP élevée pour la culture et médiocre pour l’économique, bleue (mes yeux), très blanche (ma peau), petite, mariée, pas alsacienne, de culture catholique non pratiquante mais athée, …
Cette erreur ou cette volonté, qui conduit à définir les individus qui nous entourent simplement, est à l’origine des intolérances liées aux "appartenances" et aux "identités".
Je souhaite vous présenter aujourd’hui un livre, Les Identités Meurtrières d’Amin Maalouf (1998). On pourrait penser que l’auteur est directement concerné car il a vécu entre deux pays, mais la force de ce livre est de nous montrer que tout le monde est concerné. Son propos est tout à fait d’actualité :
« Que signifie le besoin d’appartenance collective, qu’elle soit culturelle, religieuse ou nationale ? Pourquoi ce désir, en soi légitime, conduit-il si souvent à la peur de l’autre et à sa négation ? Nos sociétés sont-elles condamnées à la violence sous prétexte que tous les êtres n’ont pas la même langue, la même foi ou la même couleur ? »
Vous, qui me lisez, il y a de fortes chances pour que vous n’ayez jamais rejeté quelqu’un en fonction de ses « origines » ou de son sexe (parfois je suis optimiste !), mais ne me dites pas que vous n’avez jamais catégorisé les gens : « l’Italien du quartier », « l’Arabe du coin », « la blonde ». Il n'y a pas de mauvaise intention dans cette "habitude". Et pourtant !
L’intérêt de ce livre, c’est qu’il nous invite à nous interroger sur cette pratique puissamment ancrée dans nos habitudes, dans nos lois, dans nos manières d’être.
Je ne pourrai jamais assez recommander de lire (et de faire lire à vos ados) ce livre simple, au ton libre et sans fioritures.
Je me permets une dernière citation (pour la suite, je compte sur vous pour lire ce livre) :
« Mon identité est ce qui fait que je ne suis identique à aucune autre personne. (…). L’identité de chaque personne est constituée d’une foule d’éléments qui ne se limitent évidemment pas à ceux qui figurent sur les registres officiels. Il y a, bien sûr, pour la grande majorité des gens, l’appartenance à une identité religieuse ; à une nationalité, parfois deux ; à un groupe ethnique ou linguistique ; à une famille plus ou moins élargie ; à une profession ; à une institution ; à un certain milieu social… Mais la liste est plus longue encore, virtuellement illimitée : on peut ressentir une appartenance plus ou moins forte à une province, à un village, à un quartier, à un clan, à une équipe sportive ou professionnelle, à une bande d’amis, à un syndicat, à une entreprise, à un parti, à une association, à une paroisse, à une communauté de personnes ayant les mêmes passions, les mêmes préférences sexuelles, les mêmes handicaps physiques, ou qui sont confrontées aux mêmes nuisances.
Toutes ces appartenances n’ont évidemment pas la même importance, en tout cas pas au même moment. Mais aucune n’est totalement insignifiante. Ce sont les éléments constitutifs de la personnalité, on pourrait presque dire « les gènes de l’âme », à condition de préciser que la plupart ne sont pas innés. Si chacun de ces éléments peut se rencontrer chez un grand nombre d’individus, jamais on ne retrouve la même combinaison chez deux personnes différentes, et c’est justement cela qui fait la richesse de chacun, sa valeur propre, c’est ce qui fait que tout être est singulier et potentiellement irremplaçable ».
Actuellement (mais ce n'est pas nouveau, cela tend à se confirmer en fait), on confond identité et clonage : or, on ne peut pas avoir la (les) même(s) identité(s) qu’un autre. CQFD.
Lisez-le, faites-le lire à vos ados (il a été réédité en livre de poche, il coûte 4 €, il n’est pas très long, il est bien écrit et en toute simplicité).
Source image : Abel et Caïn, Le Titien, 1544.
Le salon